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GEOPOLITIQUE : Nouvelle-Calédonie, pourquoi tout a changé ?

GEOPOLITIQUE : Nouvelle-Calédonie, pourquoi tout a changé ?

Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent à nulle part

Henri Kissinger

Réunis en mai 2021 à Paris à l’invitation du Premier ministre, autour du ministre de l’Outre-Mer, les principaux responsables politiques calédoniens, indépendantistes et non-indépendantistes, avaient longuement débattu des conséquences d’un « OUI » ou d’un « NON » à la question posée de la « pleine souveraineté » pour éclairer le choix des électeurs appelés à se prononcer lors du référendum de décembre 2021 par des éléments factuels.


Outre les questions politiques, institutionnelles, économiques, qui sont traditionnellement abordées lorsqu’il est question de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, c’est de manière peut-être plus inhabituelle la question géopolitique qui s’était invitée dans les échanges au travers de deux entretiens, avec Jean-Yves le DRIAN, alors ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, et avec le général LECOINTRE, chef d’Etat-Major des armées.


Mais qu’est-ce qui avait donc changé en Nouvelle-Calédonie, en France et dans le Monde, qui obligeait ainsi à réactualiser ainsi la grille de lecture des impacts d’une indépendance en y ajoutant cet aspect géopolitique naguère peu mis en avant?


Tenter de répondre à cette question nécessite une certaine introspection, mais aussi de façon quelque peu paradoxale de changer notre point de vue habituel, de prendre du recul. Car en définitive il ne semble pas très utile de s’interroger sur le monde qui nous entoure en ne cessant de se regarder soi-même; et c’est peut-être dans cette reconnaissance de l’altérité que nous finirons par mieux connaitre notre propre identité et à bâtir un futur commun.

Le monde d’avant n’a plus rien à voir avec le nôtre.

Le monde de la signature de l’accord de Nouméa, c’est-à-dire celui de la fin des années 90, est marqué par l’effondrement du bloc de l’Est et la fin apparente de la guerre froide et du monde bipolaire qu’elle symbolisait. La croyance s’était alors répandue d’une unification pacifique du monde autour des mêmes valeurs, légitimée par un ordre international unique, guidée et protégée par l’hyperpuissance américaine . Un nouvel ordre mondial s’installait, dans lequel ce qui était perçu comme des reliquats des vieux empires n’avait plus sa place. Francis Fukuyama reprenant le concept Hégélien de « fin de l’histoire », confiant dans le triomphe des démocraties libérales , est alors plus écouté que Samuel Huntington et son « choc des civilisations » qui voulait caractériser les nouvelles relations internationales comme étant fondées sur les oppositions culturelles .


Dans l’océan Pacifique, la France est perçue comme une puissance dominatrice, parfois même destructrice, avec les essais nucléaires en Polynésie (le dernier eut lieu en 1996), ou encore la mémoire fraiche du sabotage du Rainbow Warrior à Auckland. Isolée diplomatiquement dans la région, elle doit faire face aux revendications indépendantistes, qui sont soutenues depuis les années 80 à la fois par les grandes puissances environnantes à dominante anglo-saxonne, comme par les puissances de l’Est et leurs alliés, qui sont idéologiquement en phase avec une gauche française anticolonialiste. Anachronique de l’histoire de la décolonisation des années 60, la revendication indépendantiste n’en est déjà pas moins, déjà, le marqueur d’une revendication identitaire, culturelle, distincte du monde occidental globalisé dont il est question dans les capitales européennes et américaines. Tout ceci, sur un territoire aux antipodes presque inconnu de la métropole, dans une région du monde sans enjeu majeur apparent.


Certes, la position historique de la Nouvelle-Calédonie pendant la seconde guerre mondiale, le soutien à la France Libre, la présence d’importantes réserves de Nickel, « une certaine idée de la France » aussi, ont maintenu dans la mémoire politique métropolitaine de droite l’attachement à cette terre lointaine du Pacifique déjà bien moins connue que la Polynésie. La revendication indépendantiste apparait d’autant plus comme marquée idéologiquement à gauche, avec toutes les conséquences que cela implique alors pour la pensée métropolitaine en termes de craintes d’influences étrangères en pleine guerre froide.

Mais une fois la question de bloc de l’Est réglée, la question géopolitique était somme toute devenue très secondaire dans l’équation calédonienne à la fin des années 90, malgré, depuis une quinzaine d’années, l’émergence d’études évoquant le potentiel basculement du centre d’intérêt du monde vers la zone pacifique , plutôt au nord de celle-ci d’ailleurs: alors que l’Océanie insulaire souffrait encore de son éloignement et de sa fragmentation, l’Asie de l’Est avait vu son poids se renforcer progressivement après le redécollage du Japon dès 1955, suivi de l’émergence des «dragons» (Hong Kong et Singapour, Corée du Sud et Taiwan), puis des «tigres» (Thaïlande, Indonésie, Malaisie), avant que ne s’affirme le réveil de la Chine.

La remise en cause de l’universalisme occidental

Le début du XXIème siècle aura mis un terme brutal à la croyance utopique d’un monde unipolaire sous influence occidentale. Dès le 11 septembre 2001 Samuel Huntington revient en force dans les esprits, et la conscience occidentale ne se découvre pas seule sur la planète. Pis : elle découvre une profonde aspiration de désoccidentalisation du Monde, au sens moderne du terme. L’Occident qui est celui de notre temps, qui survit après la chute du Mur de Berlin, dans lequel l’Otan existe toujours, n’est en effet pas l’occident chrétien, romain; ce n’est pas non plus l’occident de la Renaissance marqué par l’universalisme de la raison, ni celui du XIX° siècle qui a inventé la hiérarchie des civilisations, ou celui qui s’oppose au totalitarisme oriental et soviétique; par quoi se définit-il aujourd’hui, hormis par le système international Westphalien qu’il a lui-même engendré, et notamment par l’exclusivité de sa vision de l’Etat et par leur compétition incessante ?


L’occident moderne, sans frontières, semble ainsi tenter d’exister uniquement au travers du rapport de puissance avec les autres : le Sud, l’Islam, la Russie, la Chine, …. sans renoncer à la prétention universelle de son système ou de ses valeurs.


Las. Plus que la fin d’un monde, la chute du Mur a initié la renaissance de cet autre monde, non-occidental, qui recherche un développement plus conforme à ses aspirations. L’Occident réalise alors que la mondialisation ne sera pas heureuse, mais conflictuelle: Le Sud vise à s’émanciper du Nord, les pays émergents tentent de s’ériger en nouveaux modèles, le fond culturel intrinsèque à chaque société ressurgit en force et avec lui, les aspirations identitaires, parfois nationalistes. L’Orthodoxie de la Russie s’exprime comme ciment de la cohésion de cet ensemble eurasiatique immense, et la pensée de Confucius irrigue autant Xi Jin Ping à Pékin que les dirigeants de Singapour où les notions d’ordre, d’harmonie et d’intérêt collectif qu’elle inspire sont jugées supérieures à l’affirmation des contre-pouvoirs et des valeurs libérales, considérées même comme incompatibles avec l’identité nationale ; Au Bhoutan on oppose le BNB, Bonheur National Brut, au PNB. Et que dire de la pensée Panafricaine qui se nourrit de toutes les erreurs du passé et renait de ses cendres, alors que les élites du continent sont désormais formées à Pékin ou à Moscou plus qu’à Paris… Ces mouvements contestataires du modèle Occidental et qui s’expriment même à l’intérieur de ses frontières nourrissent les revendications de recherche d’un autre modèle jusqu’en Nouvelle-Calédonie.


Ce sont de nouvelles visions du monde qui s’expriment, des forces anciennes qui resurgissent, qui cherchent des alternatives au modèle hégémonique, à rétablir l’équilibre de la puissance, voire à inverser les rapports de force.


L’indifférence affichée des indépendantistes à l’égard des aspects matériels, financiers, de la relation actuelle avec la France trouve aussi sa source dans cette aspiration à une autre façon d’exister et à la remise en cause du système occidental globalisant, jugé comme contraires aux valeurs océaniennes, kanakes ; mais aussi à des valeurs traditionnelles françaises que nombre d’indépendantistes continuent de revendiquer, comme les valeurs chrétiennes par exemple. Comme si, quelque part, dans cet Occident informe et globalisant, très imprégné d’américanisme, la France n’était plus tout à fait la France aux yeux du Monde…

La montée de la Chine et le pivot vers l’Océan Pacifique : une nouvelle vision du Monde.

Le champion autoproclamé de l’alternative au système hégémonique occidental est bien connu. Dès 2006, Hubert Védrine remarque que « pour la première fois dans l’histoire, depuis une vingtaine d’années, la Chine et les autres grands pays coexistent désormais en tant que puissances dans le même monde. Cela n’était jamais arrivé auparavant. ». Dans son Dictionnaire Amoureux de la Géopolitique il note : « Chine : en géopolitique, interrogation centrale du monde qui vient » .

Le monde vu depuis la Chine

De fait, la Chine s’est imposée progressivement, depuis les années 80 et les réformes de Deng Xiaoping, comme le challenger économique et militaire principal des Etats-Unis d’Amérique dont elle conteste l’hégémonie qui prévaut depuis la chute du Mur de Berlin. Devenue en 2012 la première puissance commerciale mondiale, elle ambitionne d’ici 2025/2030 de leur ravir le titre de première puissance économique; s’ensuivent les autres formes de puissance, et notamment la puissance militaire.


Pour autant, la Chine ne se présente pas au monde avec une prétention hégémonique. L’hégémonie implique une domination multifactorielle, globale, dans les domaines économiques, sociaux, culturels, politiques – militaires. La Chine, malgré son désir de puissance, ne cherche pas à siniser le monde, contrairement à l’Occident du XIX° siècle qui prétendait avec Jules Ferry exporter son modèle, jugé le meilleur, partout, et à éduquer les « races inférieures » ; elle peut par contre, se montrer dominatrice en fonction de ses intérêts, de façon parfois extrêmement violente, comme on peut le voir avec la façon dont sont traités les Ouighours ou avec les tensions en Mer de Chine Méridionale, qu’elle considère comme sa Mare Nostrum.


Deux modèles s’opposent et s’interpénètrent en réalité aujourd’hui : une vision du monde dans lequel on existe au travers de la capillarité des interdépendances, parfois très déséquilibrées, que prône Pékin; et une vision du monde dans lequel nous existons dans une position de confrontation face à un ennemi, fut-elle de façade, qui est la position occidentale moderne.

C’est d’une part cette vision très occidentale influencée plus aujourd’hui par la pensée de Carl Schmitt que par la Paix de Westphalie qui a poussé les Etats-Unis à opérer sous l’ère Obama cette stratégie du pivot vers l’Asie-Pacifique, pour se présenter comme le rempart face à ce nouvel adversaire qu’est la Chine: pour eux, l’Occident aujourd’hui, c’est l’anti-Chine, en définitive, car la Chine menace le modèle hégémonique occidental/américain. C’est d’autre part la vision très chinoise qui a créé cette interdépendance étroite entre Pékin et Washington dans tous les domaines économiques et commerciaux, et dont les Etats-Unis cherchent à se défaire au nom de leur vision de la souveraineté absolue, qui ne se partage pas dans une logique de compétition entre états.


La grande interrogation, au final, est bien de savoir si ce modèle chinois émergent est tenable tel quel, et n’implique pas à terme un glissement vers une logique de domination militaire.


Jusqu’à l’avènement de Xi Jinping en 2013, la politique initiée par Deng Xiaoping et poursuivie par Jiang Zemin et Ho Jintao illustrait parfaitement cette ligne « coopérative », dans la discrétion et la non-provocation. Celle du dirigeant actuel de Pékin est beaucoup plus inquiétante, entre culte de la personnalité rappelant l’époque de Mao Zedong et activisme international musclé, sur fond de revendication d’un « grand renouveau de la nation chinoise » pour fêter le centenaire de la création du Parti Communiste Chinois en 1921 . Xi Jinping n’a aucune complaisance envers l’Occident qui n’a pour lui n’a aucune leçon à donner à la Chine, comme il l’a rappelé à l’administration de Joe Biden à Anchorage en 2021, quand les États-Unis ont évoqué la question des droits de l’homme pour leur première rencontre officielle : glaciale, la partie chinoise a répondu aussitôt qu’il y avait effectivement beaucoup de problèmes des droits de l’homme aux États-Unis…


Sa politique illustre un retour au rapport de force, notamment dans la zone que la Chine considère comme étant la sphère d’influence traditionnelle de son histoire multimillénaire: Taiwan, Iles Senkaku, et les nombreuses revendications en mer de chine méridionales sont autant de foyers de conflits potentiels sur lesquels Pékin montre un durcissement très sensible de ses exigences et assume ses provocations: en mai 2021, c’est un navire de guerre américain, l’USS Curtis Wilbur, que l’APL affirme avoir chassé de ses eaux, indiquant que « cela démontre que les États-Unis sont des fauteurs de troubles en mer de Chine méridionale » . Début juin 2021, c’est la Malaisie qui dénonce l’intrusion d’avions de guerre chinois qui sont apparus au large de l’île de Bornéo, au-dessus d’une portion de la mer de Chine méridionale que les deux pays revendiquent. Depuis le début de l’année 2021, l’armée chinoise a massé 200 bateaux devant l’îlot Whitsun revendiqué par les Philippines, cartographié les fonds de l’océan Indien avec des drones, envoyé vingt chasseurs J-20 dans la zone de défense aérienne de Taïwan….


Le chef d’état-major de la marine française, l’amiral Pierre Vandier, avait indiqué début Juin 2021 dans un entretien au journal Le Monde que « l’accumulation des moyens militaires dans la région est telle que le Rubicon est de moins en moins difficile à franchir ». En Juin 2022, La Chine déclare qu’elle « n’hésitera pas à déclencher une guerre » si Taiwan déclare son indépendance.


Tout ceci n’empêche pas par ailleurs le président Chinois de souhaiter dans ses vœux que l’harmonie règne sur le monde, dans une philosophie très confucéenne. L’harmonie, ce n’est toutefois pas la paix : c’est l’ordre, le respect et l’obéissance au puissant, qui expliqueraient, selon le politologue Kang Xiao Guang, principal promoteur d’une religion d’état confucéenne, « l’aversion chinoise pour le conflit et la compétition caractérisant les systèmes multipartites ».
En d’autres termes, le pouvoir de Beijing nous explique de façon très policée qu’il est très pacifique, mais que, quand il considère qu’il est chez lui, il entend qu’on l’y respecte. Y a-t-il un conflit en Chine entre la vision exprimée interdépendante des relations internationales et la réalité de l’affirmation d’une souveraineté caractéristique d’un système westphalien, voire, impérial ?

Ou s’arrêtera donc ce « chez lui » ? Est-ce que le circuit des nouvelles routes de la soie, par exemple, constitue un « chez lui » pour le PCC, tant ces intérêts commerciaux et économiques sont vitaux pour la Chine ?

Le grand plan chinois a en effet pour objectif de lier plus étroitement à lui les pays de l’Eurasie et de l’océan Indien par le biais d’accords commerciaux et de grands projets d’infrastructure. Il est connu sous le nom de Ceinture économique de la Route de la soie et Route de la soie maritime du 21e siècle (« Belt and Road »). Ce plan comprend par ailleurs des « chemins » du Pacifique.

La création de la première base militaire chinoise à Djibouti en 2017, n’a pas manqué de poser question, malgré les affirmations selon lesquelles cette base, ou sont déployés 400 soldats chinois, était essentiellement destinée à être un site logistique et de défense.

Selon le politologue Pierre Picard, « c’est également une manière de rééquilibrer les forces militaires à travers le monde, et donc d’assurer la paix. Les autorités chinoises tiennent d’ailleurs un double discours. Elles ne veulent pas se faire marcher sur les pieds, tout en défendant une vision pacifique du monde. ».

Toujours est-il que, quatre ans après son installation à Djibouti, les rumeurs de création d’une seconde base chinoise sur la côte Ouest de l’Afrique ne sont pas sans inquiéter le Pentagone, qui constate que la Chine finance par ailleurs la construction des ports en eau profondes de Kribi (Cameroun) et Lekki (Nigeria) – tout comme elle a construit le port de l’ile d’Espiritu Santo au Vanuatu et que des suspicions pèsent actuellement sur son accord de sécurité avec les iles Salomon.

La Nouvelle-Calédonie et son environ régional : entre containment et route de la soie, un axe indo pacifique qui se cherche.

Dans ce panorama d’un monde d’aujourd’hui marqué par ces revendications et cette concurrence des modèles occidentaux/américains et chinois, ou se situe donc la Nouvelle-Calédonie ?


Une chose est aujourd’hui certaine, ce n’est plus le « Caillou » du bout du monde d’il y a trente ou quarante ans, perdus au milieu d’une zone oubliée de tous, loin des préoccupations de la planète. La Nouvelle-Calédonie se situe aujourd’hui dans une zone au cœur des attentions mondiales et des enjeux, dans un environnement régional sous le regard des grandes puissances du monde.


L’Océan Pacifique est bien sûr divisé en deux parties, la partie Nord concentrant l’essentiel des enjeux. Il est contrôlé par un certain nombre de verrous d’entrée, avec, à l’ouest, les détroits de Malacca, de Lombok, de Macassar et de Torrès, ainsi que le passage de Bashi, tandis que l’océan n’est accessible, à l’est, que par le détroit de Magellan ou le canal de Panama.


Les principaux relais de contrôle de l’Océan Pacifique dans sa partie Sud, insulaire, sont les îles Marshall, Guam, Hawaï, Taïwan, la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie .

Sa position unique de grande terre, au sein de l’Arc Mélanésien, confère à cette dernière de nombreux atouts stratégiques, dont les ressources naturelles maritimes et terrestres ne sont pas les moindres.

Mais c’est également une porte d’entrée vers l’Australie et la Nouvelle-Zélande : les américains ne s’y étaient pas trompés lorsqu’en 1942 il avait fallu stopper l’avancée Japonaise dans la Mer de Corail et maintenir les lignes d’approvisionnement entre Australie et Etats-Unis.

Et dans une certaine mesure, «Les craintes concernant l’influence de la Chine sont une répétition des attitudes envers le Japon il y a 80 ans» .

L’influence chinoise dans l’environnement régional de la Nouvelle-Calédonie prend cependant des formes réelles et multiples, conformes à la stratégie léniniste du «Front Uni» qui consiste à considérer toutes les failles internes, même les plus minimes, de l’ennemi, pour le déstabiliser et parvenir in fine à le rallier à sa propre cause. Par exemple, divergences d’intérêts ou de vision entre différents groupes de la population d’un pays, revendications indépendantistes ou autonomistes…

Concrètement, aujourd’hui, les activités dites du « front uni » consistent à cibler des catégories de populations de pays étrangers (associations de la diaspora chinoise, groupes d’entrepreneurs, personnalités politiques, économiques, chercheurs, entre autres) pour les guider vers les positions chinoises et les utiliser comme relais de ces positions dans leur pays.

Diverses méthodes sont considérées : partenariats entre individus et entreprises, invitations en chine, proposition de bourses d’étude, financement de cours de chinois…Elles sont conduites par plusieurs institutions rattachées directement au Parti communiste chinois, qu’il s’agisse du département du travail du Front Uni, du département international du Parti, du département central de la propagande ou encore de l’Association populaire de Chine pour l’amitié avec les pays étrangers – CPAFFC, dont découle plusieurs associations localisées.


Dans le pacifique Sud, en 2017, le New Tork Times et The Economist publient une enquête menée par Fairfax Media et ABC sur l’étendue de l’ingérence politique de la Chine en Australie, qui s’appuyait sur des enquêtes internes menées par l’ASIO et le Département du Premier ministre en 2015 et 2016. Les médias et les rapports officiels ont conclu que l’Australie était la cible d’une campagne d’ingérence étrangère de la Chine « à plus grande échelle que celle menée par toute autre nation » et que le Parti communiste chinois (PCC) s’efforçait d’infiltrer les affaires politiques et étrangères australiennes.


En Mars 2021, le New Zealand Security Intelligence Service (SIS) a lancé une campagne pour informer le public néo-zélandais du risque d’ingérence étrangère. , qui se rapporte presque toujours en Nouvelle-Zélande au Parti communiste chinois, et qui fait partie d’un réajustement important des relations entre la Nouvelle-Zélande et la Chine initié depuis 2018.


En Avril 2021, des officiers de la DGSE et de la DGRIS évoquent devant les sénateurs français le rôle de Pékin dans le coup d’Etat au Myanmar ainsi que leurs craintes concernant l’ingérence chinoise dans le troisième référendum d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie.


Enfin, en octobre 2021, l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire produit un rapport sur les opérations d’influence chinoises.

A l’heure actuelle, 8 pays insulaires du Pacifique Sud reconnaissent la République Populaire de Chine et 5 reconnaissent Taiwan : Depuis l’établissement de la carte ci-contre, les Iles Salomon ont en effet rejoint le camp de Pékin en 2019 à la suite d’un fort lobbying promettant des investissements massifs de la Chine dans le pays, ce qui a entrainé en 2020 en retour une revendication indépendantiste dans la grande ile de Malaita, province la plus peuplée, qui ne souhaite pas avoir des relations « privilégiées » avec la République Populaire de Chine et souhaite de ce fait organiser un référendum pour faire sécession. La Chine soutient dans cette région une politique d’investissement forte pour obtenir l’adhésion de ces petits pays, jouant d’une part sur leurs faiblesses (le Front Uni) mais également sur une approche diplomatique habile, consistant à considérer le plus petit comme son égal en relations : entre pays partageant en commun l’humiliation subie par les pays occidentaux, la compréhension se fait et la reconnaissance suit. D’autant que l’aide à l’investissement, présentée comme « sans conditions » contraste avec les modèles d’aide occidentaux, qui exigent la mise en place de mesures de gouvernance et d’indicateurs de performance contraignants, en relation avec le financement de l’aide.

Mais le crédit que les banques d’État chinoises accordent aux pays en développement appauvris ressemble aussi beaucoup à une forme de « colonialisme de la dette ». La crainte est que la Chine utilise les prêts comme levier pour étendre son empreinte, économique d’abord, militaire ensuite: à quoi peut donc correspondre d’autre le port en eaux profondes et le quai de 300 mètres sur l’ile d’Espiritu Santo au Vanuatu ?


Le Sri Lanka a fait les frais de cette politique généreuse lorsque, incapable de rembourser la dette de 3 milliards de dollars pour le projet de développement du port de Hambantota, construit par China Harbour Engineering Company, il a été contraint de céder une participation dominante dans le port, ainsi que 6000 hectares de terres autour du port. Cet acte permet aujourd’hui à la Chine de disposer d’une emprise portuaire importante dans l’Océan Indien, placée sur l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde.


La géopolitique de l’environnement régional Néo-Calédonien se durcit, notamment autour de ce clivage, comme peuvent en témoigner les tensions qui règnent au sein du Forum des Iles du Pacifique. L’isolement des pays qui choisissent de quitter l’organisation régionale fait craindre aux observateurs une vulnérabilité accrue à la tentation chinoise. Comme le résumait le chef d’Etat-Major des Armées au groupe Leprédour réuni à Paris en Mai 2021: « dans le monde dans lequel nous nous trouvons, malheur aux faibles, malheur aux isolés. »


Au plus fort de la crise COVID, Pékin ne manque pas d’apporter son soutien aux acteurs du Pacifique, notamment les pays avec lesquels il entretient des relations diplomatiques, déployant des équipes médicales et distribuant des chèques, notamment au Vanuatu ($100,000), aux Tonga ($200,000) et à Fidji ($300,000). Une politique généreuse ou une charité bien calculée, très loin de l’apport que la France apporte à ses collectivités de Nouvelle- Calédonie, de Polynésie et de Wallis et Futuna. Sur le seul sujet du COVID l’aide apporté à la seule Nouvelle-Calédonie début 2021 s’est élevée à 82 millions d’euros, à laquelle s’ajoute la fourniture gratuite de tous les vaccins administrés sur le territoire.


La Nouvelle-Calédonie, de par son position géographique, ses ressources et les moyens financiers que lui apporte son appartenance à la République Française, a tous les atouts pour se positionner comme la puissance principale de coopération et d’influence régionale de demain, dans les domaines du transport maritime et aérien, de la recherche et de l’innovation, des télécommunications, de la sécurité. Il lui faut désormais se faire reconnaitre comme telle.


Il y a naturellement un certain nombre de prérequis à régler: la question de la stabilité politique, qui va de pair avec la résolution de la revendication indépendantiste. Il y a également la volonté politique de trouver une place originale dans l’échiquier régional, en donnant un corps singulier à cet axe indopacifique souhaité par les autorités nationales, vu de la Nouvelle-Calédonie.

A cet égard, les positions du G7 sur la révision d’un politique internationale plus tournée vers la coopération, et l’émergence d’initiatives comme celle du projet « Reconstruire le monde en mieux », ouvrent des perspectives réjouissantes mais encore peu perceptibles dans notre région.

Ce projet des grandes puissances devrait en effet aider les pays d’Amérique latine, d’Afrique d’Asie ou Océanie à se relever de la pandémie, en se focalisant sur le climat, la santé, le numérique et la lutte contre les inégalités, avait annoncé la Maison Blanche dans un communiqué. La Nouvelle-Calédonie a un rôle évident à jouer en la matière dans sa région du monde, tant ces préoccupations sont aussi les siennes.

En conclusion ….

Au regard de ce panorama forcément non exhaustif, le destin du monde semble se jouer en miroir de celui du Caillou. Entre système hégémonique et multilatéralisme, entre retour des empires et aspirations identitaires, nationales, le monde de demain ne trouvera son équilibre qu’en adoptant une posture inclusive, rejetant la domination du fort sur le faible, promouvant au contraire la coopération entre tous plutôt que la compétition, respectant les identités de chacun, se faisant le protecteur de ceux qui en ont le plus besoin.


Dans la nouvelle mondialisation qui s’annonce, celui qui gagne sera celui qui saura rebâtir sa politique en tenant compte de l’altérité.
C’est peut-être également la seule voie pour sortir, en commun et par le haut, de l’Accord de Nouméa.


Hubert Védrine écrit en 2021 : « Sous la toile que forment les milliards d’internautes, l’histoire se poursuit, avec ses forces souterraines et telluriques, l’économie et ses ouragans financiers bien sûr, mais toujours les nations, les peuples, les idées, les peurs, les ambitions, les mémoires différentes, avec tout ce qu’elles charrient. Le pire et le meilleur. »


A nous de jouer désormais.

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